Plongée au Soudan : la Mer Rouge intacte

par Ludovic Savariello | le Samedi 12 Mars 2011 | Lu 9044 fois

  

870 kilomètres de côtes pratiquement vierges, un tourisme embryonnaire et quelques rares bateaux de croisière : le Soudan, c'est la mer Rouge il y a 50 ans, au temps des pionniers de la plongée.


Du requin gris pour ma première plongée

D’un nuage épais, produit par les restes d’une carangue péchée la veille, s’échappe une nuée de poissons attirés par ce repas inespéré. Rapidement, des reflets argentés apparaissent, tournoient et se resserrent progressivement sur la carangue morte. L’odeur, l’agitation, l’identification d’une proie sans défense ont attiré les requins gris (Carcharhinus amblyrhynchos ). Une silhouette robuste et massive, une espèce sédentaire et extrêmement territoriale, active de jour, qui se nourrit principalement de poissons de récifs. Pour ma première plongée au Soudan, je suis heureux de pouvoir approcher d’aussi près cette espèce vulnérable, qui se reproduit lentement, et uniquement dans les zones récifales.
Plongée au Soudan : la Mer Rouge intacte

La Mer Rouge il y a 50 ans…

Le long des 870 kilomètres de côtes soudanaises qui bordent la mer Rouge, le tourisme n’est pas suffisant pour avoir raréfié l’espèce, et les pêcheurs yéménites qui font commerce des ailerons ne montent pas jusque là. Pour les requins gris comme pour les autres espèces marines, le temps semble s’être arrêté dans les eaux du Soudan : c’est la mer Rouge 50 ans en arrière, au commencement de la plongée.

…Du temps de Précontinent II

Certaines pages de l’histoire sous-marine se sont d’ailleurs écrites ici. Avant mon départ, Albert Falco, capitaine de la Calypso, me raconte ses souvenirs de Précontinent II : « Après la première expérience de Précontinent à Marseille en 1962, Cousteau a eu cette idée de faire une deuxième expérience en mer Rouge en raison de l’eau chaude et d’un décor somptueux. Il m’a envoyé là-bas en mai 1962 avec pour mission de trouver un endroit assez plat pour installer les maisons sous-marines. Et j’ai trouvé le site de Shaab Rumi à quelques miles de Port Soudan. Le site était intéressant car c’était un des rares lagons où l’on pouvait faire rentrer la Calypso et le cargo support le Rosaldo à travers une passe suffisamment profonde. Nous avons manipulé 3490 gueuses de 50 kg pour pouvoir lester la grande maison et le hangar à soucoupes ! Et le 14 Juillet 1963, l’équipe est rentrée dans la maison pour un séjour d’un mois. Au bout de 3 semaines, 2 plongeurs ont emménagé dans la maison profonde (25 mètres) avec, à l’intérieur, un mélange à l’hélium. Ce qui a été intéressant c’est que ces derniers ont effectué des incursions à l’air jusqu’à 100 m à partir de cette habitation. C’était une véritable aventure…».


Le hangar à soucoupes est toujours là

Le hangar à soucoupe est toujours là, mais paré d’une multitude de coraux mous et durs, transformé par la touche créatrice de la mer. Franck Humbert, capitaine et propriétaire du Baron Noir est notre guide sur ce récif situé au nord de Port Soudan (19°56’ N – 37°24’ E). Cette construction corallienne, posée au milieu du rift formé par la Mer Rouge, est suspendue au dessus de fonds pouvant atteindre plus de 500 mètres. Toutes les faces externes du récif plongent vers les abysses. Les tombants abritent une faune et une flore intactes et concentrées dans les premiers mètres sous la surface du fait d’une relation vitale avec le soleil.
Phare de Sanganeb
Phare de Sanganeb

Un paradis pour les marteaux

Coincé entre l’Egypte et l’Erythrée, le soudan préserve encore la vie de certaines espèces par ailleurs menacées dans le monde. Le requin marteau halicorne (Sphyrna lewini) fait partie des rencontres que l’on peut faire sur les sites de Shaab Rumi mais aussi autour de Sanganeb (phare construit par les anglais et appelé par les plongeurs le phare aux requins). Espèce solitaire mais se rassemblant en plusieurs centaines d’individus probablement lors des rituels de reproduction, il recherche constamment une eau tempérée (entre 20°C et 23°C) : du coup, il évolue entre 40 et 70 mètres pendant les périodes chaudes (entre mai et novembre) mais remonte entre 20 et 40 mètres le reste de l’année.


Le festin des mantas

Un peu plus au nord, à Mesha Rifa exactement, un autre rassemblement témoigne de la tranquillité de la vie marine. Des dizaines de raies mantas viennent se rassasier sur un fond de 5 mètres. Le site est accessible lors des circuits de 15 jours, et les belles mantas sont généralement là en octobre-novembre, et en mai-juin.

Pour les amateurs d’épaves

Les récifs coralliens ourlés de bleu ont toujours été une menace pour les navires, et l’épave la plus connue reste indéniablement l’Umbria. Au milieu des cales, Franck me guide pour la visite. A l’intérieur, le navire est encore plein de munitions. Dans un autre compartiment, je tombe nez à nez devant 3 Fiat modèle 1100 équipées pour les pays chauds avec des pneumatiques à bandes de roulement adaptées ! Un peu plus loin encore, Franck me montre l’hélice quadripale capable, à l’époque, de transmettre le couple produit par ses 5 chaudières de 4300 chevaux.


Le Blue Bell

Un peu plus au Nord (20°14’ N – 37°18’ E) affleure un grand récif appelé Shaab Suedi. Sur ce récif, le Blue Bell s’est échoué durant la seconde moitié des années soixante dix alors qu’il transportait une cargaison de véhicules Toyota. Le bateau est placé perpendiculairement au récif et à la côte dans une position étrange, comme s’il arrivait tout droit du littoral Saoudien. Le choc violent projeta un des véhicules depuis le pont du navire jusqu’au récif. Au milieu de ce cimetière de voitures particulièrement original gît la grande coque du Blue Bell, retournée sur le fond, la proue pointée sur le récif.

Un vrai cas de conscience, aussi...

Tant de merveilles sous-marines pour tant d’horreurs commises dans ce pays : après douze ans de guerre et 2 millions de morts, le Sud-Soudan a voté 98,8 % en faveur de la sécession lors du référendum qui s’est tenu du 9 au 15 janvier 2011. L’indépendance a donc été fixée au 9 juillet 2011. Bien que les zones de tension soient situées à plus de 1000 km de Port Soudan, cela reste toujours un cas de conscience de poser les pieds sur une terre où tant de massacres ont eu lieu et où les droits de la femme sont réglementés par la Charia (loi islamique). L’impression d’un voyage dans le passé ne se fait malheureusement pas ressentir uniquement dans la découverte des richesses sous-marines mais aussi dans les inepties humaines…

Un équilibre préservé

Franck Humbert plonge en Mer Rouge depuis des décennies. D’abord basé au Soudan, puis à Djibouti pendant une dizaine d’années, il est revenu depuis vers le pays. Témoin de l’évolution des fonds marins du Sud de la mer Rouge, il affirme que les récifs soudanais sont restés intacts comme à leurs premiers jours. Un équilibre peut-être fragile, puisque le plus grand des pays d’Afrique (8 % de la surface du continent) est aussi l’un des plus pauvres du monde (205ème sur 226 pays pour le PNB ramené par habitant), mais en tout cas jusqu’ici préservé.
Le baron noir
Le baron noir

Côté pratique

Le départ à bord du bateau de croisière se fait de Port-Soudan, que l’on rejoint depuis Le Caire à bord d’un airbus de la compagnie Sudan Airways, qui fait route dans les deux sens tous les samedis.

A noter qu’il n’y a que 8 bateaux de plongée au Soudan, dont la moitié sont généralement en mer en même temps : c’est la garantie de plonger sur des sites bien peu fréquentés.

A noter que depuis le 1er avril 2010, toutes les compagnies aériennes enregistrées au Soudan sont sur la "liste noire européenne ". Conséquence immédiate : les tour opérateurs ne peuvent plus vendre cette destination...
Il vous faudra donc une âme "d'aventurier" afin de rallier Port-Soudan. Mais c'est certainement le prix à payer afin d'atteindre la quiétude...

Ludovic Savariello
Ludovic Savariello

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