le paquebot CANROBERT : une nouvelle épave découverte

par Isabelle Croizeau | le Samedi 11 Juin 2011 | Lu 11809 fois

  

Le 31 mai dernier, l’épave du Maréchal Canrobert était découverte par Florent Locatelli, Romain Lhoste, Jérôme Espla, Thierry Desmet, et Philippe Peyrusse par 115 mètres de fond, entre Marseille et La Ciotat. Au delà du bonheur de la découverte, et du défi technique, il leur reste aussi de cette épopée un petit pincement au cœur. Après 119 ans de quiétude absolue, « les Saint-Pierre ne seront plus jamais peinards ».


Un sanctuaire inviolé

« j'avais l'impression, raconte Jérôme Espla, de m'incruster dans une bulle dont l'harmonie était parfaite, l'impression de déranger et de bousculer un équilibre. C'est drôle de se dire que maintenant les Saint Pierre ne seront jamais plus peinards comme ils l'étaient depuis plus d'un siècle... peu de plongeurs pensent à ça, mais c'est ce que je ressens un peu même si je suis très excité d'avoir touché cette épave. Je me sens comme une espèce de cosmonaute écolo qui foule un nouveau monde et qui s'aperçoit que par sa faute ce nouveau monde risque de perdre l'équilibre... »


Ne pas savoir ce qu’on va trouver

Lorsque les trois plongeurs entament leur descente ce jour-là, le ciel est plombé et le soleil bien caché. Vers 70 mètres, l’obscurité est déjà presque complète. Florent arrive le premier en bas, et son phare éclaire ce qui est bien une épave. Elle est là. Romain le suit de près, éclaire à son tour le navire, et Jérôme, caméra en main, encore 20 mètres au dessus d’eux, profite du spectacle : il fait noir, mais la visi est bonne, « au moins 20 ou 30 mètres ». Le navire repose sur le flanc. La quille est visible, sans vie, presque à nu. « Le temps de vérifier les paramètres du recycleur, raconte Jérôme, de reprendre ses esprits après une chute de plus de 100 mètres, nous sommes là, posés sur la coque. Un léger courant de travers entraîne les particules de rouille qui se détachent sous nos palmes. L’instant est magique. »

Une explosion de vie côté courant

« Lorsque je me dirige vers la face exposée au courant, continue Jérôme, c'est une explosion de vie : des gorgones immenses, des bancs d'anthias par milliers qui dansent au rythme des phares et donnent l’impression que le navire bouge. Et des Saint Pierre, gardiens de ce paisible centenaire. Ils tournent autour de moi et ne semblent pas gênés par notre présence. Il n'y a pas un axe où je n'en voie pas un lorsque je balaye le pont avec mes phares. Les congres sont énormes et il y a plein de murènes posées sur la coque, entre les branches gigantesques des gorgones, blanches et caméléon. Je n'ai jamais vu une épave aussi riche, aussi colonisée, aussi belle...»


Le pont à 110 mètres

Le pont du Maréchal Canrobert est à 110 mètres, et le fond vers 115. Les superstructures sont encore là, que l’on devine même s’il est difficile dans l’obscurité d’avoir une vision d’ensemble de l’épave. D’autant plus que la plongée sera de courte durée. Une petite demi-heure à peine, et il est temps d’entamer la remontée et l’interminable décompression, des images plein la tête. Au dessus, ça commence à remuer un peu, le vent prévu en fin d’après-midi a pris de l’avance. En musique, un ipod dans un caisson, il leur faudra près de quatre heures pour regagner la surface : le temps, encore et encore, de revivre leur plongée de rêve.

Une logistique sans faille

On l’imagine bien, une plongée comme celle-ci, unique et aboutissement de semaines de recherches, ne s’improvise pas. La logistique est énorme, confiée à Philippe Peyrusse de Plongée Passion à La Ciotat. Les trois plongeurs, assistés par le plongeur de soutien Thierry Desmet, ne laissent rien au hasard. Les paramètres de plongée parlent d’eux-mêmes : profondeur maximum de -110m, un temps fond de 26’ (30' avec la descente) pour un temps total de plongée de 4h20, dont 3h50 de décompression...
Philippe Peyrusse, Jérôme ESPLA, Florent M. Locatelli, Thiery Desmet, Romain Lhoste
Philippe Peyrusse, Jérôme ESPLA, Florent M. Locatelli, Thiery Desmet, Romain Lhoste

Plus de 100 kilos de matériel

« Sur un plan purement technique, explique Romain, nous avons utilisé nos recycleurs (eCCR) inspiration Vision APdiving, avec un diluant Trimix 9/68. Nous disposions de 4 gaz de réchappe, avec pour chacun 2 blocs S-80 (11,1L) et 1 bloc de 7L. Pour les chiffres, nous avions, 30kg de eCCR, entre 40 et 45kg de relais et blocs en tout genre (bloc pour l’étanche…), avec 20kg de scooter, sans compter le lest avec les combis étanches et leur grosse sous-combi…»

Des scooters indispensables

Du coup, l’utilisation de scooters était indispensable : à cette profondeur, il aurait été impensable de trimballer autant de matériel sur une épave de 75 mètres de long, et les trois plongeurs voulaient absolument avoir une vision d’ensemble du paquebot. Et le site, éloigné de la côte (18 miles), implique des conditions météo plus dures, et notamment du courant. « Or nos recycleurs, insiste Romain, ne nous permettent pas (pour être en sécurité) de fournir des efforts de palmage importants. J’ai l’habitude de dire, dans mes formations, qu’il est « interdit de s’essouffler » avec ces machines. »

Un paquebot d’un autre temps

Sixième d'une série de 8 navires construits pour le compte de la Compagnie Valéry et cédés à la Transat en décembre 1880, le Maréchal Canrobert, long de 75 mètres, fait partie de ces petits paquebots qui à la fin du dix-neuvième siècle sillonnent la Méditerranée vers tous les ports d’importance. Et l’année précédent le naufrage, le navire bénéficie d’une refonte complète et est équipé de nouvelles chaudières : une longue carrière, en principe, s’offre encore à lui.
le paquebot CANROBERT : une nouvelle épave découverte

Coulé après une collision

Mais dans la matinée du 7 juillet 1892, à dix-huit milles au large de Marseille, alors qu’il est de retour de Bône sur la côte algérienne, le cuirassé de premier rang le Hoche entre en collision avec le paquebot. L'abordage se produit à six heures trente-sept, et huit minutes après seulement, le Maréchal-Canrobert coule à pic. A bord, on compte 85 passagers civils ou militaires, 16 passagères et 10 enfants. Le Hoche parvient à sauver la majorité d’entre eux, à l’exception de deux militaires et de trois enfants, et regagne ensuite le port de Marseille.
le paquebot CANROBERT : une nouvelle épave découverte

Un sanctuaire à respecter

119 ans plus tard, et pour la première fois, on a plongé sur l’épave du Maréchal Canrobert. Avec beaucoup d’émotion. « C'est le plaisir que j'ai dans mon métier, conclut Jérôme, faire partager ce que je vois mais surtout ce que je ressens. C'est pas toujours simple, mais ça fait une petite dose de rêve qui va circuler sur le net et dans quelques mois dans un documentaire. Maréchal Canrobert, on a plongé sur le navire qui porte votre nom. Un beau navire, qui a pris malheureusement quelques vies en sombrant et qui repose aujourd'hui loin du soleil. 5 victimes qui sont peut être encore dans l'épave. Les St Pierre veillent sur leur dernière demeure. C'est pour ça qu'ils sont si nombreux.... A respecter..... »


"Merci à tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation de cette première. Merci à Aqua Lung et Apeks pour leur soutien et leur matériel de qualité et d’une fiabilité exemplaire."
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En savoir plus sur les mélanges utilisés

Si vous souhaitez en savoir plus sur la stratégie de décompression utilisée, Romain Lhoste se fera une joie d'échanger pour de plus amples informations techniques. Elle s’articule autour de 3 éléments « fondamentaux et indissociables »,

1- le type d’engagement (profondeur/temps/conditions de plongée)
2- le choix des différents gaz avec la notion de gaz dominant
3- la gestion de la décompression (algorithme et paramétrage, notamment les fameux Gradient Factors…).

Florent Locatelli
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Romain LHOSTE
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Jérôme Espla
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