Shark feeding or not Shark feeding ?

par Denis Jeant | le Samedi 8 Janvier 2011 | Lu 6965 fois

  

Le «shark-feeding», que ce soit dans le milieu des plongeurs ou des naturalistes, reste une activité controversée qui mérite un véritable débat. Au-delà de la guerre des clans, nous vous proposons de découvrir l'avis éclairé de deux spécialistes, issus de milieux très différents...


Nourriture, conditions de plongée et requins...

Shark feeding or not Shark feeding ?
Sans nourriture, vous aurez assez peu de chance de croiser certaines espèces de requins. Comme une majorité d’animaux sauvages, la plupart sont craintifs, ou indifférents aux plongeurs et à leurs bulles. En revanche, la nourriture est un fort stimulant pour tous les animaux.Mais pour commencer, il faudrait s’entendre sur le terme anglo-saxon de shark-feeding qui est souvent fourre-tout par méconnaissance. 
Eux font en fait une différence entre "baiting", qui peut se traduire par appâter, amorçer et "shark-feeding", qui consiste à donner à manger aux requins à la main. 

Appâtage ou amorçage ou «baiting»

Par exemple, sans amorçage vous aurez peu de chance de voir des requins blancs en cage. L’amorçage peut être épuisant pour un requin blanc quand l’animal est très sollicité avec des appâts naturels ou des leurres sur une même zone par de nombreux opérateurs comme en Afrique du Sud. Il épuise ses réserves en pure perte. Pour le baigneur ou le plongeur en cage, le risque est très réduit. 



Les pratiques ont beaucoup évolué sur le sujet, avec moins de nourriture comme appât. L’objectif consiste à créer un courant olfactif pour attirer des requins sur zone. Avec les requins tigres ou requins bouledogues, par exemple, un tambour de machine à laver est utilisé dans une faible profondeur, fixé sous une bouée. La plongée se déroule en pleine eau. Sardines et crème d’anchois servent d'appâts.


Où est le danger ?

Quand on est en présence de prédateurs il existe bien évidemment certains risques à ne pas négliger en présence de nourriture. Raisons pour laquelle, le risque zéro n’existe pas et que ce type de pratique demande de l’expérience et du professionnalisme. 
J’ai été témoin en plongée du meilleur comme du pire. 

Amorçage (baiting) comme nourrissage (shark-feeding), peuvent être dangereux s’ils sont mal contrôlés et peuvent entraîner des résultats négatifs, voir tragiques aussi bien pour les humains, pour les requins, que pour l’économie touristique... même si le premier est bien moins sujet à controverse.

Les conditions de plongées ou les comportements adoptés par les plongeurs peuvent être bien souvent plus dangereux que la réputation supposée de l'espèce elle-même rencontrée.

spectacle requin

Comme par exemple sur cette vidéo, à Key Largo, en Floride (USA),  où un requin nourrice  a une réaction de défense face à l'agression d'un guide de plongée qui adopte un comportement dangereux
Qu'elle idée de vouloir embrasser un requin nourrice sur la gueule !

Même avec son fidèle Labrador, il peut être dangereux de se prêter à ce jeu. Alors avec un requin !

A l’inverse, on peut plonger dans de bonnes conditions de sécurité et sans cage, en appâtant de grands prédateurs comme des requins tigres ou des requins bouledogues. Tout dépend des conditions.

Comme vous pourriez finir aux urgences en utilisant un simple couteau à huîtres dans de mauvaises conditions. Un classique de réveillon...

Pour finir, le danger ne vient pas forcément que des requins. Certains "shark-feedeurs"  se sont fait mordre par derrière par des Napoléons ou des murènes ou grosses loches, à négliger les autres espèces environnantes. De bonnes conditions de sécurité en matière de shark-feeding nécessitent un travail d'équipe avec des plongeurs(ses) de sécurité expérimentés.

Nourrissage ou «shark-feeding»

Shark feeding or not Shark feeding ?
Le «shark-feeding» peu s’avérer parfois moins dangereux pour les plongeurs que l’appâtage («baiting»). 

Par exemple, j’ai en mémoire un appâtage qui aurait pu mal finir. Une cagette contenant de nombreux poissons et fermée par un filet nylon avait été déposée sur une patate de corail par le guide de plongée. Les plongeurs étaient assis en arc de cercle un peu plus loin. 

La quantité de poissons a entraîné une frénésie alimentaire des requins gris qui se mordaient entre eux. En se bagarrant pour les morceaux de poissons ils ont atterri au beau milieu des plongeurs qui ne s’y attendaient pas. Belle panique et repli face à la situation qui a dégénéré. Rien n’était contrôlé en terme d’excitation. Bien évidemment une majorité des participants ont gardé en souvenir des requins, la frousse de la vie.

nourissage requin

A l’opposé, j’ai assisté au shark-feeding aux îles Fidji que rapporte plus loin Denis Lagrange. Les requins bouledogues, qui sont de grands prédateurs, étaient calmes. Si le plongeur qui les nourrit sent que les requins sont nerveux, il arrête la plongée et ne sort pas de nourriture. Il ne donne qu’à la main et que dans certaines conditions... Sans un certain contrôle de la situation de cette manière, cela pourrait vite dégénérer et devenir dangereux. 

Par contre, bien évidemment le risque augmente pour celui qui porte la nourriture et son proche entourage. C’est la raison pour laquelle il porte une cote de maille et que c’est un travail d’équipe. D’autres plongeurs participent à la sécurité. La sienne en assurant ses arrières et surtout celles des plongeurs clients qui pourraient avoir un comportement dangereux malgré les consignes strictes. Les plongeurs sont tenus à une certaine distance en fonction des conditions du moment et du comportement des requins.

Shark feeding or not Shark feeding ?

Avis de Johann Mourier

Johann Mourier est ingénieur halieute et doctorant au CRIOBE. Biologiste marin, il est spécialiste des requins. Son point de vue scientifique sur ce sujet s’est construit à travers différentes expériences. 
 En 2005, il a pu étudier le comportement des grands requins blancs vis-à-vis de l’appâtage (baiting) en Afrique du Sud. En suivant les requins par des techniques de télémétrie acoustique, ils ont pu montrer que si cette pratique affectait leur comportement naturel, cet impact s’avérait être momentané, les requins n’interagissant qu’à court terme avec les bateaux et retournant rapidement à leurs activités naturelles.  

Durant sa thèse, il a pu étudier le comportement de deux espèces de requins récifaux, le requin citron et le requin à pointes noires, à Moorea en Polynésie française où de nombreuses sessions de shark-feeding ont lieu. 

L’étude du comportement de ces requins vis-à-vis du shark-feeding a révélé qu’il existe certes certaines modifications. Mais globalement l’écologie des requins n’a pas été perturbée de façon significative. Certains requins citron visitant régulièrement un site de nourrissage et suivis sur une période de 5 ans, ont montré une tendance à l’augmentation de leur résidence (présence).  

En revanche, leur reproduction ne semble pas avoir été affectée puisque des mouvements liés à la reproduction et matérialisés par le départ de mâles résidents et l’arrivée d’individus non-résidents sur le site pendant cette période, perdurent. 

De même, des analyses génétiques de parenté ont décelé la présence de progéniture dans les eaux de l’île de Moorea. Cette observation démontre ainsi que les requins citron sont fidèles au site de nourrissage et contribuent toujours au renouvellement de la population. 

Il s’avère que contrairement aux idées reçues, les requins fidèles à un site de nourrissage ne sont pas plus résidents et plus nombreux que sur des sites non affectés par cette activité.  De plus, les requins citron équipés d’émetteurs, ne semblent présents sur le site qu’aux heures de nourrissage, et se dispersent ensuite pour se déplacer tout autour de l’île.



Par contre, il semble important de contrôler la pratique du shark-feeding et la façon de nourrir les requins afin de limiter l’impact sur leur écologie, et d’autre part d’assurer la sécurité des plongeurs.  En effet, de récentes pratiques consistant à suspendre en pleine eau un cylindre rempli d’appât a modifié le comportement des requins citron. 

En effet, habitués généralement à évoluer à quelques centimètres du fond, les requins semblent maintenant remonter en pleine eau, pouvant même parfois devenir inquisiteur vis-à-vis des plongeurs faisant leur pallier de sécurité. Leur agressivité augmente aussi lorsqu’ils viennent se cogner sur le cylindre ou que sous l’effet de la houle, le cylindre vient frapper leur museau.  

De plus, leurs travaux ont recommandé, dans le cas de la Polynésie, un arrêt de l’activité juste après la période de reproduction. En effet, lorsque les mâles reviennent sur le site, ils adoptent des comportements agressifs qui correspondent à une remise en cause de la hiérarchie entre les individus au sein de la population.  

Pour conclure, pour lui une activité de shark-feeding contrôlée et réfléchie peut se maintenir sans modifier considérablement l’écologie des requins et sans augmenter les risques d’accidents mettant en cause des requins nourris.

Shark feeding or not Shark feeding ?

Avis de Denis Lagrange

Denis Lagrange est passionné par Rangiroa en Polynésie française. Il y est installé comme producteur, réalisateur de documentaires animaliers sous-marins. Depuis maintenant plus de 10 ans, il parcourt les mers du monde à la chasse aux images sous-marines. Il est aussi le propriétaire du centre de plongée «Ocean Kiss» intégré à l’hôtel Kia Ora de Rangiroa qui ré-ouvrira en Août 2011 après de belles rénovations.

Les requins font partie intégrante de sa vie. Sa position sur le shark-feeding est plus complexe qu'un simple oui ou non.  Pour illustrer ses propos,  il donne souvent l’exemple de son ami Mike Neumann aux îles Fidji.  

A l’arrivée de Mike il y a plus plusieurs années à Pacific Harbour, le constat était alarmant. Le récif était vide de poissons avec pour unique responsable de ce désastre écologique et économique, la pêche. Mike propose alors un partenariat avec le chef de village. Les façades maritimes appartiennent aux villages. Mike s’engage à louer le récif contre rémunération en échange de quoi, les habitants s’engagent de leur côté à ne plus pêcher sur cette partie du récif qui deviendra un espace protégé donc une réserve maritime.  

Mike a pour ambition de créer un centre de plongées où il emploiera les gens du village et formera les plus jeunes. Il applique la «loi tribale» dans son entreprise.  

Rusi et Manasa sont ainsi les acteurs de cet incroyable show. Ils sont les seuls à nourrir les requins et le fait de donner à manger à la main leur permet de maîtriser la tension et l’activité des requins. Si les requins sont trop actifs, les « feeders » arrêtent de les nourrir. 

Shark feeding or not Shark feeding ?
Les critiques, souvent, fusent quand on parle de shark-feeding. Se pose-t-on les vraies questions ? Plus de 100 millions de requins sont pêchés chaque année et souvent les pêcheurs ne consomment pas le produit de leur pêche, ils essaient simplement de gagner leur vie en vendant leurs poissons. N’est-il pas plus intéressant de faire bénéficier de la manne financière que représentent les touristes à ces pêcheurs, en leur faisant prendre conscience que les poissons (dont les requins) rapportent plus d’argent dans l’eau que dans la nasse.  

La modification du comportement des requins face au shark-feeding est également un argument avancé par les détracteurs de la pratique. N’est-il pas préférable, de modifier le comportement de quelques dizaines de requins (ou même centaines d’entre eux) plutôt que d’en pêcher des millions ?  L’important est la sauvegarde des espèces et de donner du travail aux pêcheurs locaux tout en compensant leur perte financière par une activité de non pêche. Les abords de la réserve sont ouverts à la pêche et ont permis de relancer l’activité qui bénéfice au village. Les pêcheurs y trouvent donc également leur compte. 

Mike Neumann a réussi son pari. Il a repeuplé un récif qui avait été complètement dévasté. Maintenant 7 espèces de requins et des milliers de poissons illuminent le récif et les pêcheurs ont retrouvé une nouvelle activité professionnelle.  En parallèle de son centre de plongée géré par Andrew Cumming, une partie des bénéfices a été investie dans une association qui mène des recherches sur les requins bouledogues. Taguages, analyses ADN (…).  

Ce projet d’écotourisme a été sélectionné par la BBC comme l’un des meilleurs. Les réserves maritimes sont une solution à la protection de l’environnement marin où peuvent continuer à cohabiter l’Homme et la Nature. Pour ou contre le shark-feeding ? A vous de juger…

En guise de conclusion...

Shark feeding or not Shark feeding ?
Il est indéniable que le shark-feeding modifie le comportement animal et présente des inconvénients. Et en dehors des risques évoqués, l’impression de "plongée spectacle" manque cruellement de naturel. 

Mais que représente ce dernier inconvénient à une époque où les requins sont menacés d’extinction par la surpêche et le trafic d’ailerons ? Ce type d‘écotourisme, quand il est contrôlé, a permis de développer l’intérêt pour les plongées requins et indirectement pour le sort des requins. Cet animal mal connu ne laisse jamais insensibles ceux qui l’ont approché en plongée ou en cage. 

De nombreux baigneurs ou plongeurs se sont transformés en de véritables ambassadeurs auprès de leurs proches et du grand public. La «sale réputation» qui lui collait à la peau commence à ne plus faire recette. Aujourd’hui, beaucoup de gens sont fascinés par cet animal qui est un des derniers grands prédateurs naturels. 

Par exemple, aujourd’hui en Afrique du sud, le grand requin blanc à plus de valeur marchande vivant que mort. La «plongée requin blanc» ou plutôt «baignade requin blanc» est devenue une véritable attraction touristique qui fait vivre l’économie locale. Beaucoup ne sont pas des plongeurs. Les cages sont fixées en surface et il suffit d’une bonne combinaison et d’un masque pour le voir. Bien évidemment, cette activité demande a être régulée pour éviter tous les excès. 

Shark feeding or not Shark feeding ?
A mon sens, l’avenir est à la gestion des aires marines en partenariat avec les acteurs locaux. La préservation des espèces animales est intimement liée au sort des populations locales. L’exemple du shark-feeding aux îles Fidji est à mon sens une belle leçon à méditer. 

Dénoncer et s’indigner sur le sort des requins est important. Mais à ce stade, vu depuis certains pays dits "en voie de développement» ce type de «sentiment écologique» peut paraître comme une préocupation de «pays riches» avec un certain côté moralisateur. 

Une bonne partie de la planète a du mal à subvenir aux besoins fondamentaux de base et vit parfois avec moins d’un dollar US par jour. La pêche fait souvent partie des activités économiques locales et traditionnelles en bord de mer. 

Proposer des alternatives d’existence et impliquer les populations locales en harmonie avec leur milieu naturel est une étape suivante à mon sens. 

Au passage, contrairement à une idée reçue et très répandue, la surpêche des requins ne concerne pas que les «pays dits en voie de développement» ou tropicaux. Nous aurions aussi à balayer devant nos portes en Europe.

Pour aller plus loin...


Shark feeding or not Shark feeding ?

Denis JEANT
BEES 2° en plongée subaquatique,
Naturaliste et passionné par les requins
Auteur d'ouvrages sur la plongée et sécurité en plongée.

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