Samuel H. Gruber : "les requins vont s'en sortir"

par Anthony Leydet | le Samedi 8 Janvier 2011 | Lu 2271 fois

  

Fondateur du Bimini Shark-Lab et professeur à l’Université de Miami, Samuel Gruber a bien voulu se prêter à nos questions. Il remet quelques pendules à l’heure et veut rester optimiste : les requins vont s’en sortir.


Samuel H. Gruber : "les requins vont s'en sortir"

Dr. Samuel H. Gruber.

Docteur en biologie marine et professeur à l’université de Miami, Samuel H. Gruber est célèbre et reconnu pour ses études sur les requins citron. Passionné par ces créatures surprenantes et méconnues qui souffrent de leur réputation, il crée en 1990 un laboratoire d’études dédié à cette espèce au ventre jaune, qui figure parmi les 70 espèces de requins de l’archipel des Bahamas !

Le Bimini Biological Field Station, plus communément appelé « Shark Lab », est installé sur le sable de South Bimini aux Bahamas, à 80 kilomètres environ des côtes de la Floride. D’apparence sans prétention (le centre est une petite maison en bois !), le Shark Lab est néanmoins un laboratoire scientifique de renommée mondiale, attirant chaque année nombres d’étudiants et de bénévoles qui viennent ici du monde entier pour se perfectionner sous l’égide du Maître…Sa mission est immense : le professeur et ses équipes analysent l’évolution des requins citron et s’intéressent à leur rythme de croissance. La nature de l’espèce, capable de vivre en captivité dans un petit espace, autorise les scientifiques à capturer les plus jeunes squales, qu’ils hébergent dans des enclos naturels, pour les mesurer, les peser et leur prélever un échantillon d’ADN. Les requins sont ensuite marqués puis relâchés dans l’océan…


500 espèces de requins on été identifiés à ce jour, peut-on espérer d’autres découvertes ?

En premier lieu, il faut faire une différence entre des espèces différenciées génétiquement, ce qui est extrêmement difficile à faire quand un requin nage à trois mètres de vous, et les espèces différenciées sur la base de leur apparence, ce que l’on appelle l’expression phénotypique. C’est pourquoi, en fonction des experts mondiaux, il y aura toujours un nombre différent d’espèces reconnues. Néanmoins, dans la mesure où notre capacité à sonder les profondeurs des mers augmente, je suis sûr que de nouveaux requins seront décrits dans les années à venir.

Même si certains de leurs sens sont très développés, on dit que les requins ont une mauvaise vue…

Alors c’est que les recherches que je mène depuis 50 ans, dont plusieurs études sur ce sujet, n’ont eu aucun impact sur le public…C’était l’opinion dominante jusque dans les années 60. Mais je me suis aperçu au cours de mes recherches que les requins ont plutôt une bonne vue. Certains, comme le Grand requin blanc, sont même d’excellents chasseurs visuels. Comme nous, les requins sont capables de voir de jour et de nuit ; contrairement aux poissons osseux, ils ont une pupille mobile qui se dilate dans l’obscurité. Mais ils s’ont pas la vision des couleurs. Ils ont une moins bonne acuité que nous, c’est à dire qu’ils ne seraient pas capables de différencier les caractères dans un journal, par exemple. Mais ils sont parmi les animaux marins les plus avancés en matière d’adaptation visuelle.

Les requins n’ont pas beaucoup changé depuis les temps préhistoriques…

En fait, les requins ont beaucoup changé au cours des 450 millions d’années de leur existence. Bien qu’ils aient été les premiers vertébrés marins vraiment bien adaptés, ils ont continué à évoluer pour atteindre leur forme moderne. Ce qui est intéressant, c’est qu’ il y a des lustres, la forme de leur corps a évolué vers une forme de sorte d’avion de chasse avec de grandes propriétés hydrodynamiques par rapport à leurs cousins les poissons osseux.

Comment ont-ils réussi à être présents dans tous les océans ?

Non seulement dans les océans, mais aussi dans des lacs d’eau douce et dans les grands systèmes fluviaux. Il y a 275 millions d’années, les requins et autres poissons cartilagineux ont connu l’âge d’or de leur évolution, ce qui leur a permis de prendre toutes les formes capables d’occuper un maximum de niches écologiques à l’époque de la période carbonifère. Aujourd’hui, si on compte les raies et les torpilles, ils forment un groupe de plus de 1000 espèces extrêmement variées.

Les requins ont toujours survécu, mais on craint aujourd’hui que le shark-finning mène à leur extinction…

L’environnement du requin est devenu difficile pour trois raisons : la pollution des océans par des matières plastiques, des pesticides, des hormones ; la concurrence que nous lui faisons avec l’augmentation des populations et de la pêche industrielle ; et enfin les filets dérivants, véritables murs de la mort, mais aussi les longues lignes qui laissent dériver des dizaines de milliers d’hameçons, parfois sur 150 kilomètres. Tout ça en effet pour des ailerons qui n’ont aucune valeur nutritive particulière.

Comment voyez-vous l’avenir des requins ?

Je reste optimiste. Les pays industrialisés, j’en suis sûr, finiront par ouvrir les yeux. En tant que professeur, je crois vraiment que l’éducation est la clé et finira par payer en terme d’environnement. Nous voyons aujourd’hui émerger des forces politiques comme les Partis verts, ou des ONG comme Greenpeace. La force de la culture semble se diriger vers une planète plus verte. Et enfin, le mouvement de conservation, en ce qui concerne les requins, a explosé au cours des deux dernières décennies. Lorsque j’ai créé le Groupe de Spécialistes des Requins en 1990, la plupart des gens voyaient les requins comme d’aveugles machines à tuer. Depuis, deux nations maritimes sont déjà devenus des sanctuaires de requins, d’autres suivront. Je suis donc optimiste pour l’avenir des requins, qui peuplent nos océans depuis un demi-milliard d’années.
Un océan sans requins est un océan malade.

BBFS Sharklab
sharl lab

Anthony LEYDET
Anthony LEYDET

sur scuba people


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Nous tenons à remercier l'Office de tourisme des Bahamas et plus particulièrement Karin MALLET GAUTIER pour avoir rendu possible cette interview.
Présent au Salon International de la Plongée de Paris : stand H01
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