Les aventures des premiers scaphs : le rodéo du LANCY

par Gérard Loridon | le Vendredi 23 Septembre 2011 | Lu 1372 fois

  

Bien peu d’entre vous connaissent André Galerne. Il nous a quittés il y a 3 ans, à l’âge de 81 ans. Homme d’action, résistant pendant la dernière guerre, c’est lui qui en 1952 a créé la première entreprise de travaux sous-marins utilisant le scaphandre autonome Cousteau-Gagnant : la SOGETRAM. Il avait réuni autour de lui une bande de jeunes plongeurs, et j’en faisais partie. Il était mon patron, est devenu mon ami, et un pionnier incontournable de l’aventure sous-marine.


Une bande de jeunes gaillards

Il avait réuni pour ce faire une bande de jeunes gaillards dont j’étais l’un des membres turbulents. Il nous souhaitait tous venants plutôt des centres d’apprentissage que des grandes écoles. Exagérant un peu, mais meneur d’homme charismatique, souvent débordé par un certain lyrisme, il n’hésitait pas à dire qu’un scaphandrier « à la place des mains, il doit avoir des pinces ». Il le disait très fort et il le pensait aussi, car il prévoyait notre orientation professionnelle vers les travaux publics subaquatiques.
Photo : collection Gérard Loridon
Photo : collection Gérard Loridon

Sur les chantiers des grandes administrations

Les grandes administrations, en tout premier l’EDF, devant la facilité d’emploi de ce nouveau type de personnel, n’hésitèrent pas à nous confier des problèmes latents tels que la remise en état d’ouvrages en béton immergés. Et pour que le matériau soit solide, il fallait le mettre en place le plus délicatement possible, le transporter de la bétonnière en surface dans le coffrage ou de la cavité à remplir au fond, dans les meilleures conditions. Pour ce faire, André Galerne découvrit un beau jour le « Lancy », conçu à l’origine pour la projection de béton fluide et enduits divers sur des parois verticales, en surface.

Adapter du matériel terrestre aux travaux sous-marins

Et c’était là qu’il fallait savoir inventer, tous les jours, et adapter pour créer un matériel sous-marin qui n’existait pas : c’était le quotidien des Grenouilles, comme on nous appelait sur les chantiers de travaux publics. Le Lancy, cuve conique prolongée d’un tube plastique genre trompe éléphantesque, devait être rempli de béton, et refermé par une trappe avec bras de levier. De l’air comprimé chassait ensuite le béton dans la trompe, et le véhiculait délicatement jusqu’au lieu prévu pour son dépôt immergé définitif. Jusque-là, tout aurait dû aller au mieux.
Photo : collection Gérard Loridon
Photo : collection Gérard Loridon

De la théorie à la réalité

Oui, mais, à l’usage le résultat n’était pas aussi probant. Surtout de la part de manutentionnaires qui n’étaient pas issus de l’École des Roches mais plutôt d’un centre d’apprentissage faubourien, des écoles communales de la Ville de Paris, ou de la Marine Nationale. Le tout quelquefois mélangé à une éducation digne de celle des salons de Madame FOURINA. Alors…alors, rien n’était simple. En fait rien n’a jamais été simple dans les travaux publics sous marins et c’est ce qui en faisait certainement une passion. Je m’éloigne revenons au Lancy, ce « pelé, ce galeux, d’où venait tout le mal… » qui nous a rendu tellement de services et que nous avons si mal traité....

Dans la culotte du Lancy

Dosé à 450 kgs, il faut utiliser du sable et des agrégats « roulés » c'est-à-dire issus de dragages de rivières pour fabriquer le béton immergé. Pas de ces matériaux concassés venant d’une carrière. Le Lancy, il n’en veut pas, il ne les digère pas. Tout à l’heure, lorsque vous enverrez l’air sous pression, vos éléments concassés ils vont se coincer dans la culotte. Car il y a cela dans cet engin, une culotte. Et comme son nom l’indique, tout comme son homonymie d’origine féminine, c’est une partie sensible. Vous aurez beau brasser, tout risque de s’arrêter. Alors soyons gentils avec ce grand délicat.
Photo : collection Gérard Loridon
Photo : collection Gérard Loridon

Récuré comme une casserole

Le Lancy est mis en position sur le quai, le tube plastique déroulé et si le lieu et les conditions climatiques le permettent allongé au soleil pour le rendre plus souple. Ce qui est une gageure cependant, vu la rigidité originelle du dit plastique. Mais enfin, il faut mettre toutes les chances de son côté. Un tube droit, ça coince « moinsse qu’un tube avec des coudes » disait l’un de nos chefs d’équipes à l’accent sudiste. Ce tube on le met en position après l’avoir vissé sur la culotte du Lancy et on l’introduit dans le coffrage au plus profond de la cavité. On commence par y envoyer un contenu d’eau claire pour lubrifier. Le Lancy lui doit être « nickel » : André Galerne allait jusqu’à des comparaisons culinaires, prétendant « qu’il devait être propre comme une casserole »

Ne pas vexer l’animal

Le plus costaud appuie sur la trappe de fermeture en actionnant le bras de levier, un autre membre de l’équipe est déjà en train de brasser à l’intérieur et enfin, délicatement, on ouvre la vanne d’arrivée d’air. Attention, pas de mouvements brusques, l’animal pourrait se vexer. On voit alors le tube plastique blanc se foncer et le béton avancer. Tout va bien, il y a un plongeur au fond, à côté du coffrage. La méthode est simple et dépend du feeling de l’opérateur de surface, préposé au brassage interne du béton. S’il comprend que le levier tourne à vide, il ouvre vite la vanne de vidange d’air…et ouvre la trappe pour un nouveau remplissage.
Photo : collection Gérard Loridon
Photo : collection Gérard Loridon

Suivre le béton à l’oreille

Mais si vous devez utiliser un béton colloïdal très fluide le levier de brassage ne vous avertira pas. Alors comme nous ne manquions pas d’ingéniosité, nous frappions les flancs de l’appareil avec un marteau « en attendant que ça sonne le creux » Certains plus forts que d’autres, à l’ouïe plus sensible, étaient très recherchés pour cette manœuvre délicate. Si pour une raison quelconque, malgré notre attention continue, le Lancy se bouche le chantier vire à la catastrophe naturelle. Et le plongeur hurle dans son téléphone : « Allô Surface ! Alors ça ne coule plus ! »

Cet engin a une âme

L’ambiance s’écroule, la dépression nous guette et le chef de chantier parle : « Il va falloir lui enlever sa culotte... » Les travaux sont stoppés, le plongeur sort de l’eau, attendant que nous ayons tout démonté, lavé, nettoyé…cuve, culotte (surtout !) tube plastique …Et le chantier reprend. Selon l’humeur des hommes et nous en sommes persuadés, de l’Appareil, nous rattraperons le temps perdu. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme… ? » en tout cas, nous, pour le Lancy, on ne s’est jamais posé la question ! La réponse est oui.
Les aventures des premiers scaphs : le rodéo du LANCY

 
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