Dugongs : les dernières sirènes d'Egypte

par Isabelle Croizeau | le Samedi 22 Janvier 2011 | Lu 4857 fois

  

Ils ne seraient plus qu’une vingtaine sur les côtes égyptiennes ! La population de dugongs chute vertigineusement, d’année en année, partout dans le monde. Face aux constructions d’hôtels, aux aménagements touristiques, les timides mammifères ont bien du mal à trouver le calme dont ils ont besoin. Dans une petite baie tranquille, du côté de Marsa Alam, l’un d’eux nous a offert une rencontre magique.


Quadriller la baie à la palme

Je palme depuis plus d’une heure, luttant contre de méchantes petites vagues qui s’engouffrent sans cesse dans mon tuba. Les mollets en feu, je quadrille la petite baie dans laquelle, m’a-t-on dit, vit l’un des derniers dugongs de la Mer Rouge Egyptienne. Plus au Sud, le long des côtes africaines, il en reste encore quelques centaines. Mais ici, leur population est estimée à une vingtaine d’individus, autant dire qu’il n’y en a plus. Alors je palme ! Si j’ai la chance de le trouver, ce sera peut-être une rencontre unique dans ma vie de plongeuse, je ne la laisserai pas passer !
Dugongs : les dernières sirènes d'Egypte

Son habitat idéal

Tout y est, si un dugong a élu domicile quelque part sur ce bout de côte, c’est sûrement ici : une petite baie souvent abritée, même si ce jour là le vent s’y engouffre de plus en plus fort, de petits fonds, pas plus d’une quinzaine de mètres, du sable et un herbier de zostères, les plantes marines dont l’animal se nourrit. Passé le récif, je survole un paysage bleu vert monotone, à peine vallonné, où évoluent quelques poissons coffres, deux ou trois tortues vertes, quelques serpentines et des lambis en plein accouplement. La visibilité est de plus en plus mauvaise, le sable en suspension ne m’aidera pas à localiser mon dugong.

Un gros cylindre qui bouge…

Je me découragerais presque…quand tout à coup, à une vingtaine de mètres de moi, je vois, je devine plutôt, une sorte de cylindre gris, qui bouge ! C’est lui ! Trop occupé à brouter pour m’accorder le moindre regard, je l’observe, je le contourne. Et à regarder ce gros animal, placide et dodu, je me demande encore comment il a pu faire naître la légende des sirènes, tant il est éloigné des canons de la beauté féminine ! A contre-cœur, sachant bien que j’ai toutes les chances de ne pas le retrouver, je file vers la plage chercher ma bouteille. Et effectivement, l’animal au retour a bougé, il faut reprendre les recherches…en vain pour cette première plongée.


Pataud et attendrissant

La seconde mise à l’eau sera la bonne. Quelques coups de palmes après avoir quitté la plage, il est là, broutant encore bien sûr puisqu’il consacre à ses repas la majeure partie de son temps. Nous approchons, tranquillement, jusqu’à pouvoir compter les moustaches de notre compagnon de plongée. Aucun mouvement de crainte de sa part. Nous avons tout le loisir de le regarder, de le détailler, et s’il n’est pas gracieux à proprement parler, il est terriblement attendrissant. Son gros museau rond s’agite comme celui d’un lapin géant, son ventre dodu lui donne des allures de saucisse, sa queue aplatie semble immobile, et le propulse pourtant tranquillement, beaucoup plus vite en fait que ce que l’on peut attendre d’un être aussi massif.

L’un des deux seuls siréniens

Le dugong (Dugong dugong), mammifère marin herbivore, se nourrit de plantes aquatiques, les phanérogames, dont il peut ingurgiter chaque jour plus de 40 kilos. Manger est la principale activité du placide sirénien, qui « rampe » sur le fond en s’appuyant sur ses nageoires pectorales. Il vit le plus souvent seul ou en petits groupes qui ne comptent que quelques individus. Le dugong est aujourd’hui, avec le lamantin, l’un des deux seuls représentants de l’ordre des siréniens.

Se débarrasser des rémoras

De gros rémoras se collent contre lui. Avec une indécence totale, l’un deux vient même se coller directement à son anus pour être certain de récolter un maximum de déjections, sans rien perdre du festin ! Le dugong s’ébroue, mais l’indésirable s’accroche. Alors, avec une violence qui semble incompatible avec sa corpulence, notre dugong roule sur lui-même, tourbillonne contre le sable, jusqu’à ce que l’intrus sans doute à moitié assommé abandonne la partie et lui rende sa tranquillité. Puis, sans aucune précipitation, comme satisfait de la leçon donnée au rémora, le dugong remonte vers la surface respirer quelques goulées d’air frais.

Le dugong prend la pose

Dugongs : les dernières sirènes d'Egypte
Le temps s’est calmé, il n’y a plus en surface qu’un petit clapot, et l’eau s’est éclaircie. Gris sur bleu, le dugong se détache parfaitement, et prend la pose pour une série d’images, venant presque renifler du museau le photographe, repartant en ondulant tranquillement de la queue, s’immobilisant un peu plus loin. Et nous aurons finalement du mal à le suivre, lorsqu’il décidera d’aller brouter ailleurs. Mais par respect pour sa tranquillité, nous n’insistons pas non plus, trop heureux de notre chance de plongeurs amoureux des mammifères marins.

Un animal gravement menacé

Le premier rapport mondial sur la population des dugongs, présenté devant le Conseil d'administration du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) en 2002 était alarmant. S’ils sont aujourd’hui inscrits au rang des espèces protégées sur les listes de la Cites, si leur commerce et leur capture sont interdits, la destruction de leur habitat du fait d’aménagements touristiques, l’augmentation de la pollution, et du trafic maritime, l’augmentation du nombre de filets de pêche sont autant de facteurs qui les mettent en danger.
Quand 2 sirènes se rencontrent...
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